Zen et féminisme : Josy, zazen et MLF
Zen et féminisme sont-ils compatibles ? Si l’on en croit les propos des plus grands maîtres et l’expérience qu’a vécue et transmise la nonne zen et militante féministe Josy Thibaut, oui.
Zen et féminisme : des pratiques vécues
Josy (1925-2017), mère de maître Kosen Thibaut. Était à la fois une pratiquante sans faille du zen et une militante féministe aguerrie. Elle a longtemps animé chez elle un groupe de zazen, qui fut à l’origine du dojo Zen Paris.
GRRRR-rêve des femmes

Banderole GRRRR-rêve des femmes tenue lors d’une manifestation. Appel à la grève des femmes, le 8 mars 2012 – Photo de Michel Viala
Et pourquoi pas une grève des femmes ? […] Les idées fusent. Josy Thibaut propose de l’écrire
GRRRR-rêve des femmes.GRRRRpour la colère etrêvepour un monde nouveau où les femmes ne travailleraient plus gratuitement et ne seraient pas sous-payées dans les entreprises.Mon MLF – Marie-Jo Bonnet
Quand les femmes s’aiment

Collage sur la chaussée : Quand les femmes s’aiment, les hommes ne récoltent pas. Photo publiée le 21 février 2021 sur le compte Twitter @CollagesLesb
Le 1er mai 1976, nous nous sommes donné rendez-vous à l’université de Jussieu pour préparer les slogans de la manif, composer les banderoles. Organiser notre présence dans le grand défilé des travailleurs. […] Josy Thibaut, particulièrement en verve, a trouvé un merveilleux slogan :
Quand les femmes s’aiment, les hommes ne récoltent pas.Mon MLF – Marie-Jo Bonnet
Féminisme au MLF
Après avoir connu l’après-guerre dans le jazz du Paris de Saint-Germain-des-Prés (quand on arrivait dans le dojo qu’elle animait chez elle, on était souvent accueilli par un morceau de Louis Armstrong), Josy Thibaut reprend des études à la Sorbonne en… 1967. Soit juste avant l’explosion d’énergie de Mai 68, à laquelle elle participe pleinement.
Elle rejoint le Mouvement de libération des femmes au début de l’année 1971. Quelques mois après les premières apparitions publiques du mouvement. Signataire du Manifeste des 343. Elle étonne ses camarades de lutte plus jeunes par son humour, son énergie et son imagination.
Zen avec les maîtres Deshimaru et Kosen
En 1978, lorsque son fils rencontre maître Deshimaru, elle se met à pratiquer elle aussi zazen.
Après s’être fait ordonner nonne zen par son fils devenu maître. Elle continue zazen sans relâche et anime un petit dojo chez elle.
Chansons féministes

Couverture du magazine féministe Le torchon brûle n°3, novembre 1972.
J’ai connu Sensei par l’intermédiaire de mon fils Stéphane Kosen. Je n’étais pas pressée de pratiquer. Je faisais partie d’un groupe très actif de féministes et on luttait contre le patriarcat. Alors, les patriarches zen, ça ne m’intéressait pas.
Petit à petit, j’ai vu que Stéphane changeait et ça m’a incité à venir. J’ai commencé à pratiquer l’été 1978 à la sesshin de Val-d’Isère. J’ai toujours eu un très fort esprit de provocation. Pour le manifester, j’écrivais des sketchs et des chansons [sur l’air de La mauvaise réputation de Brassens] :
Ce que maître Dogen a dit,
L’applique-t-on rue Pernety ?
Homme/femme l’un à l’autre égal,
Au Dojo d’Paris, c’est que dalle !
Sensei l’a très mal pris.
L’année suivante, je me suis dit : Je vais refaire une sesshin, recommençons l’expérience.
J’avais préparé aussi une chanson [sur l’air de La Parisienne de Marie-Paule Belle] qui disait :
Je ne suis pas encore nonne, on s’étonne, on s’étonne,
Je n’suis pas bodhisattva, on me dit que ça va pas !
Je n’ai pas de rakusu, je m’en fous je m’en fous,
Mais je suis mushotoku, et je le suis jusqu’au cou !
Je n’ai pas le satori, c’est tant pis, c’est tant pis !
Et Sensei l’a pris avec le sourire.
Interview de Josy Thibaut par Ko Ei en 2017
Vous êtes folle !

Taisen Deshimaru
À la sesshin de Val-d’Isère, j’ai demandé la parole au premier mondo. Et Sensei et moi avons commencé à nous engueuler. Il m’a dit : Allez-vous-en !
Je lui ai répondu : Je ne m’en irai pas, j’ai payé !
Néanmoins, j’ai continué à pratiquer à Paris. Petit à petit, nos rapports se sont adoucis.
Josy Thibaut : Par rapport à ce qui s’est passé ce matin avec la femme malade…
Maître Deshimaru : Oui, madame ?
Josy (vivement) : Elle demandait de l’aide ! Elle demandait de l’amour ! Pourtant, vous l’avez renvoyée illico presto du dojo ! Est-ce que la sangha exclut les gens comme ça ?
Maître Deshimaru : Si une personne dérange deux cents autres, il faut la faire sortir. Elle doit aller à l’hôpital.
Josy : Je comprends ! C’est la manière, je veux dire, la manière !
Maître Deshimaru (se tapotant la tempe avec l’index) : Vous êtes un peu comme elle aussi ! […]
Josy : Vous n’avez rien fait pour elle !
Maître Deshimaru : Nous avons consulté son père et son médecin. Je dois d’abord m’occuper de mes disciples normaux. Pas des fous. Un dojo est un lieu saint, pas un hôpital… Lorsque votre fils est venu au dojo de Paris (le maître désigne son disciple Stéphane Kosen), vous veniez toujours me crier dessus et me critiquer. Mais ensuite, vous avez été frappée par la façon dont votre fils a changé. Vous êtes venue ici et vous avez été impressionnée, mais pas totalement. La folle vous a influencé, et maintenant vous êtes vous aussi un peu folle.
Mondo du 27 juillet 1978 – Cité par Philippe Coupey – Sit: Zen teachings of master Taisen Deshimaru – [Traduit de l’anglais par l’auteur]
Continuer zazen

Posture des main en zazen.
Je me souviens de la première fois que ma mère, Josy, était venue pratiquer zazen avec maître Deshimaru. À cette époque-là, ma mère critiquait énormément maître Deshimaru : Ce type-là, il a pris mon fils !
Ma mère avait fait un sketch féministe à la fête du camp d’été de Val-d’Isère.
Alors Sensei dit : Je ne veux pas de féminisme dans le zen, tout le monde doit être pareil. Les hommes, les femmes doivent être en bonne harmonie, je ne veux pas faire de séparation.
Pendant la sesshin, il y avait une femme qui était folle. Elle avait réveillé tout le monde pendant la nuit. Tout d’un coup pendant le zazen, elle se lève et se met à crier avec violence.
Alors, Sensei dit : Il faut appeler une ambulance, il faut qu’elle aille à l’hôpital.
Plus tard, il y a un mondo. Ma mère pose une question. Très agressive, elle posait tout le temps des questions à maître Deshimaru : Sensei, vous dites qu’ici c’est du bouddhisme, et que nous devons avoir de la compassion. Pourquoi envoyez-vous cette fille à l’hôpital psychiatrique ? On devrait au contraire tous s’en occuper.
Sensei lui répond : Vous ne comprenez pas ? Alors, vous devez vous aussi aller à l’hôpital. D’ailleurs, si votre fils n’avait pas suivi mon enseignement, il serait complètement fou, aujourd’hui. C’est moi qui l’ai sauvé, votre fils. Vous êtes une mauvaise éducatrice. Vous devez partir, vous êtes folle. Vous ne comprenez pas que c’est stupide de déranger toute une sangha à cause d’une personne qui est malade. Après, tout le monde devient fou.
Plus tard, il lui déclare : Je ne veux pas être votre maître. Je ne veux pas vous éduquer. Devenez plutôt la disciple de votre fils.
Après, ma mère a changé son idée sur maître Deshimaru. Elle a abandonné ses préjugés. Elle a compris qu’il était un maître, et elle a commencé à pratiquer zazen très sérieusement. Elle a fini par déclarer : Je voudrais recevoir l’ordination de maître Deshimaru.
Malheureusement, maître Deshimaru est mort au moment de lui donner l’ordination. Il lui a juste donné un rakusu.
Maître Kosen - Août 2001
Josy a débuté zazen à plus de 50 ans, et peut-être au début plus pour voir dans quoi s’était lancé son fils. Le futur maître Kosen Thibaut, que dans une recherche personnelle.
Conquise par la pratique, elle continue assidument la grande assise. Elle participe à toutes les périodes de pratique intensive, ou sesshins. Jusqu’à près de 90 ans, malgré une prothèse de la hanche !
Masculin, féminin : baratin ?
Mais Josy Thibaut est-elle une exception dans une tradition bouddhiste qui, plus généralement, rejetterait les femmes ? Au moins dans la tradition mahāyāna du bouddhisme du Grand Véhicule, dont fait partie le zen, non.
Le courant hīnayāna, quant à lui. Est plus soucieux de libération personnelle que d’émancipation de tous les êtres et nie généralement les capacités spirituelles des femmes.
Sans essence

Hokusai - manga
Dans ce passage du Soutra de Vimalakīrti, Sariputra, disciple du Bouddha, dialogue avec une déesse. La divinité de cette dernière ne doit être vue que comme une condition d’existence parmi d’autres, notamment celle d’être humain ou d’animal, dont la pratique de zazen révèle le caractère illusoire.
Sariputra : Pourquoi ne changes-tu pas de sexe ?
La déesse : Depuis douze ans, j’essaie en vain de saisir l’essence de la féminité. Qu’y a-t-il à changer ? Si un magicien faisait apparaitre une femme fantôme et que quelqu’un lui demandait pourquoi elle ne change pas de sexe, sa question aurait-elle un sens ?
Sariputra : Non. Les fantômes n’ont pas de forme fixe, qu’y aurait-il donc à changer ?
La déesse : Toutes choses sont de même. Elles n’ont pas de forme fixe. Alors quel sens y a-t-il à me demander :
Pourquoi ne changes-tu pas de sexe ?La déesse donne à Sariputra son apparence et prend l’apparence de Sariputra.
La déesse : Pourquoi ne changes-tu pas de sexe ?
Sariputra : Je ne sais pas comment j’ai pris une forme féminine
La déesse : Si tu peux prendre une forme féminine, alors toutes les femmes peuvent également changer de forme. De même que tu n’es pas vraiment une femme, mais que tu en as l’apparence, toutes les femmes en ont également l’apparence, mais ne sont pas vraiment des femmes. C’est pourquoi le Bouddha dit que les phénomènes ne sont ni masculins, ni féminins.
La déesse redonne à Sariputra son apparence initiale.
La déesse : Où se trouve ta forme féminine à présent ?
Sariputra : Ma forme féminine n’a ni existence, ni inexistence.
Soutra de Vimalakīrti – [Traduit de l’anglais par l’auteur]
Non-fixité

Hokusai - La déesse Kannon chevauchant une carpe.
Le bodhisattva Kannon, Avalokitesvara, est représenté indifféremment sous forme masculine ou féminine (d’où un petit exercice de style dans la traduction libre ci-dessous).
Le Bouddha répondit au bodhisattva : Homme de bien, s’il y a des êtres vivants qui ont besoin d’une incarnation de bouddha pour être sauvés, le bodhisattva Kannon se manifeste immédiatement dans un corps de bouddha et leur prêche la Loi. […]
S’ils ont besoin d’un moine, d’une nonne, d’un croyant laïc ou d’une croyante laïque, il leur prêche la Loi. S’ils ont besoin de la femme d’un homme riche, de celle d’un maitre de maison, d’un ministre en chef ou d’un brahmane, il devient immédiatement ces femmes et leur prêche la Loi. S’ils ont besoin d’un jeune garçon ou d’une jeune fille, elle leur prêche la Loi sous cette forme.
La bodhisattva Kannon a acquis de tels mérites et, revêtant une multitude de formes différentes, elle parcourt les terres en sauvant les êtres vivants.
Le soutra du lotus – [Traduit de l’anglais par l’auteur]
Nombre de textes du bouddhisme n’autorisent l’éveil des femmes qu’après leur réincarnation sous forme masculine. Mais le zen n’attribue à rien une essence propre. Il voit tout comme des agrégats, résultats d’interactions instables et éphémères. Les soutras les plus prisés de cette école sont donc ceux qui proposent un dépassement de la dualité homme/femme. Vue seulement comme l’opposition illusoire de conditions arbitraires.
Les enfants du Bouddha ne devraient pas être ainsi
Le XIIIe siècle marque l’entrée du Japon dans le régime militaire du shogounat de Kamakura. En 1223, le futur grand maître Dogen, insatisfait de sa formation à l’école Tendai. Se rend en Chine pour étudier le Chán auprès de maître Nyojo.
L’école Tendai avait été fondée par Dengyo Daishi durant l’antiquité japonaise. Attachée aux textes, teintée de confucianisme et proche du pouvoir. C’était la branche du bouddhisme dominante au Japon avant l’essor du zen. Hostile aux femmes, elle était plus préoccupée de prestige social que d’émancipation spirituelle. Elle ne pouvait répondre aux questionnements de Dogen.
Exclusion

Un panneau Interdit aux femmes
près de la pagode Kyaiktiyo.
Deux intendants laïcs seront nommés dans ce monastère Tendai pour le surveiller à tour de rôle et en interdire l’accès aux voleurs. À l’alcool et aux femmes. Ainsi, la loi bouddhiste sera respectée et la nation sauvegardée.
Dengyo Daishi - Règles pour les disciples de l’École du Mont Hiei - Septembre 818 - Cité par Mason et Caiger - A history of Japan - [Traduit de l’anglais par l’auteur]
Souillure

Hokusai - manga
Le bouddhisme [de l’école Tendai] présente la femme comme incapable d’obtenir la bouddhéité à cause de cette souillure par le sang [des menstruations et de l’accouchement] et comme porteuse de péchés qui la font tomber dans les enfers. Si elle peut accéder à la bouddhéité, ce n’est qu’en prenant un corps masculin.
Haruko Wakita - L’histoire des femmes au Japon
Influence

Hokusai - Confucius
La tradition confucéenne chinoise du culte des ancêtres masculins a renforcé l’androcentrisme et l’inégalité homme-femme hérités de la tradition hindoue. Les valeurs confucéennes ont également amené à honorer les maîtres zen masculins comme des ancêtres. Aujourd’hui encore, les pratiques de différenciation et de ségrégation entre les sexes sont omniprésentes dans la plupart des temples zen d’Asie.
Zen women - Grace Schireson - [Traduit de l’anglais par l’auteur]
Amnésie

Taisen Deshimaru
Question Pourquoi le nom d’aucune femme n’est-il passé à la postérité dans le zen ?
Réponse Les femmes, aussi bien que les hommes, ont pratiqué le zen. Et il est assez fréquemment arrivé qu’une femme âgée éduque un maître. Seulement, dans l’Asie traditionnelle, il est coutume de ne pas transmettre le nom d’une femme à la postérité. Même si elle a répandu la sagesse autour d’elle, même si elle a enseigné un maître. De nos jours, tout cela est révolu : la femme et l’homme sont sur un plan d’égalité. Et une femme peut très bien devenir maître.
Taisen Deshimaru - La pratique du zen - page 69
Parité

Stéphane Kosen Thibaut et Brigitte
Question Parmi les maîtres, est-ce qu’il y a des femmes ?
Réponse Aujourd’hui, dans ma sangha, il y a six maîtres femmes et quatre maîtres hommes. La parité… […] Beaucoup de femmes sont moins attirées par le pouvoir. Il y a plus d’histoires de pouvoir entre les hommes. D’ailleurs, on vit dans un monde d’hommes : il y a toujours la guerre et il y en a marre, et pourquoi n’écoutent-ils pas un peu la sagesse féminine ? La vraie sagesse féminine, pas les femmes qui imitent les hommes ou les femmes qui s’adaptent à un monde d’hommes, les vraies femmes. C’est ça qu’on attend pour sauver la planète.
— Maître Kosen, Mondo, mars 2016
Dogen ramène de Chine zazen, le cœur du zen. Répandant la graine du zen au Japon, il quitte Kyoto en 1230 pour fuir l’hostilité croissante de l’école Tendai. Dans son enseignement, il se dresse contre toute discrimination envers les femmes dans le cadre de la pratique de zazen.
Dans le Shobogenzo, Dogen s’oppose à toute position d’infériorité qui serait assignée aux femmes. La société japonaise semblait alors relativement permissive. Mais certains chapitres du “Trésor de l’œil du vrai dharma”, trop révolutionnaires au gout du clergé bouddhiste, sont longtemps censurés. Ils ne circulent qu’au titre d’enseignements secrets, alors que le zen refuse tout ésotérisme !
Les engagements parallèles de Josy dans le zen et le féminisme sont donc loin d’être contradictoires. Ils illustrent l’universalité du bouddhisme zen, même si ses rapports avec maître Deshimaru étaient parfois quelque peu… disons, rugueux. Car dans son œuvre phare. Dogen est on ne peut plus clair : suivre la voie n’est pas l’apanage des hommes.
Essence

Hokusai - manga
Ceux qui n’ont pas vu l’essence de la Voie du Bouddha même en rêve. Seraient-ils doyens d’âge centenaires, sont de loin inférieurs à quiconque, homme ou femme, qui a obtenu la Loi.
Dogen - Raihai-tokuzui - 1240 - Cité dans Trois leçons de zen, Gallimard - Traduction de Janine Coursin
Au-delà

Hokusai - manga
En vérité, [la nonne Myôshin] était au-delà des trois degrés de sagesse et des dix degrés de sainteté. Et cet acte d’Éveil était celui d’un successeur en ligne directe des bouddhas et patriarches. C’est pourquoi, de nos jours, lorsque dans un temple la fonction de supérieur ou d’adjoint du supérieur est vacante. Il faut engager une nonne qui a obtenu l’Éveil. Même s’il est doyen d’âge avec de longues années de pratique derrière lui. Un moine qui n’a pas obtenu l’Éveil ne sert à rien.
Dogen - Raihai-tokuzui - 1240 - Cité dans Trois leçons de zen, Gallimard - Traduction de Janine Coursin
Principe

Hokusai - manga
En quoi l’homme serait-il plus précieux que la femme ? Le vide est le vide, les quatre éléments sont les quatre éléments, les cinq agrégats sont les cinq agrégats. Il en est de même pour l’homme et pour la femme, et l’un et l’autre peuvent atteindre l’Éveil. C’est pourquoi il faut les respecter et les honorer l’un comme l’autre quand ils ont obtenu la Loi. Et ne pas arguer du fait qu’ils soient homme ou femme. Tel est le principe de la suprême et merveilleuse Voie bouddhique.
Dogen - Raihai-tokuzui - 1240 - Cité dans Trois leçons de zen, Gallimard - Traduction de Janine Coursin
Enfants du Bouddha

Hokusai - Naissance du Bouddha
Des gens stupides considèrent les femmes uniquement comme des objets de désir et les traitent comme tels. Les enfants du Bouddha ne devraient pas être ainsi. Si nous excluons les femmes parce que nous les considérons comme de simples objets de désir. Exclurons-nous également les hommes pour la même raison ? Quelle est la faute des femmes, quelle est la vertu des hommes ? Il y a des hommes malsains et des femmes saines, des hommes sains et des femmes malsaines. L’espoir d’entendre le Dharma et de quitter le foyer ne dépend pas du fait d’être une femme ou un homme.
Dogen - Raihai-tokuzui - 1240 - [Traduit de l’anglais par l’auteur]
Ceci à une époque où les principales branches du bouddhisme citaient le fait d’être née femme comme l’un des obstacles sur le chemin de l’éveil. Et alors qu’en Europe, une bulle pontificale de 1233 pose les bases des futures chasses aux sorcières.
Zen, féminisme, and all that jazz
Josy Thibaut est née femme au début du XXe siècle. Elle a traversé les périodes les plus sombres et les plus exaltantes du “Siècle des extrêmes”.
Son amour précoce du jazz lui fit craindre les pires ennuis. Au cours d’une visite d’inspection, des soldats allemands de l’armée d’occupation ont en effet trouvé un album de musique “dégénérée”. Le jazz n’était alors pas interdit, mais, après 1941 et l’entrée en guerre des États-Unis. Ce qui touchait aux musiciens américains était vu comme contestataire. Or, Josy, amatrice de swing. Trouvait plus son bonheur chez les joueurs noirs américains que dans le jazz français de l’époque.
Après la Libération, elle fréquente assidument les clubs de Saint-Germain-des-Prés. Le jazz était encore loin encore d’être utilisé, comme aujourd’hui. Pour donner un vernis glamour et consensuel à des produits de grande consommation. Musique de la rébellion, il unissait la jeunesse désargentée et les intellectuels. Des étudiants anonymes à Boris Vian ou Simone de Beauvoir. Tous communiaient avec ferveur autour d’une musique apportée par des musiciens fuyant le racisme institutionnalisé de leur pays d’origine.
Rébellion

Robert Doisneau - Le Tabou, Paris 1947
Pour la première fois dans l’histoire de la société française, la génération des parents n’avait plus qu’à fermer sa gueule ; après 1945, nous leur avons dit :
Avec le merdier que vous nous avez mis en 39-40, fermez-la, maintenant, c’est à nous de jouer; pour cela, le jazz était un formidable moyen…
Cité par Ludovic Tournès - New Orleans sur Seine, page 345
Antiracisme

Boris Vian
À Jazz Hot, le racisme a un pourfendeur attitré en la personne de Boris Vian, membre de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme. Qui fait régulièrement allusion dans sa revue de presse à la situation des Noirs aux États-Unis, glissant à l’occasion une remarque sur le racisme en France, notamment au moment de la guerre d’Algérie.
Ludovic Tournès - New Orleans sur Seine, page 347
Masculinité

École ménagère de la Société métallurgique de Normandie, 1981.
Le public français […] a adopté les stéréotypes sexuels qui avaient vu le jour dans les premiers temps du jazz aux États-Unis. Ce faisant, il a renforcé son identification à une masculinité qui refusait aux femmes l’égalité des chances en tant que musiciennes, critiques et fans. On attendait des Françaises qu’elles achètent des produits destinés à soutenir leur famille et à améliorer leur niveau de vie. Et non des disques de jazz ou des billets de concert, qui restaient l’apanage des jeunes hommes.
Jazz and Postwar French Identity - Elizabeth Vihlen McGregor- [Traduit de l’anglais par l’auteur]
Dans les années 1950, le public français du jazz, minoritaire dans la population quoique réparti dans tout le pays. Est très nettement jeune, masculin, instruit et - relativement - antiraciste.
Le mari de Josy, Gilles Thibaut. Accompagne Sidney Bechet à la trompette au club du Vieux Colombier, temple du style New Orleans.
Pratiques personnelles et collectives
S’il fallait à tout prix chercher une cohérence entre les trois passions de Josy, le féminisme. Le zen et le jazz, ce serait peut-être celle d’une pratique à la fois personnelle et collective. De l’engagement militant dans un mouvement sans structure ni hiérarchie, à la pratique rigoureuse d’une posture méditative pratiquée sans discontinuité depuis 2 500 ans. En passant par une musique qui donne la part belle à l’improvisation au sein de petites formations.
Émancipation sociale, politique, spirituelle
Plus profondément, Josy n’a jamais cloisonné les différents aspects de son action. Qui l’aura connue pourra témoigner combien elle pouvait être entière !
À l’instar du MLF pour qui le personnel est politique
, peut-être a-t-elle toujours été guidée. Dans ses différents engagements, par une indomptable volonté d’émancipation, sur tous les plans, sans séparation.
Josy Thibaut a débuté zazen et le militantisme lors d’une deuxième jeunesse dont elle n’est plus sortie. Elle a lutté pour les femmes sans se réduire à son statut de femme. Elle a fait avancer la cause qu’elle avait choisie sans rejeter quiconque. Mais en luttant contre un système de valeurs inique. Sans trahir, se renier, ni faire de compromis. Elle a pratiqué et fait connaitre la posture de zazen sans relâche, hors de toute considération égoïste.
Au-delà du genre

Kodo Sawaki
Ce qui te différencie du Bouddha ? C’est ce que tu portes en toi ! Les hommes pensent qu’ils sont des
hommes, les femmes pensent qu’elles sont desfemmes. Voilà la racine de l’illusion ! […] Regarde les choses du point où tu as tout oublié : la richesse et la pauvreté, et toutes les échelles de valeurs humaines. Si tu y parviens, mille saints ne pourront t’égaler. Cessez-le-feu ! Oubliez tout ! Homme, oublie ta masculinité ! Femme, oublie ta féminité !
Kodo Sawaki
Tout au long de sa vie, Josy a œuvré pour l’émancipation sociale, politique et spirituelle de tous les êtres. Quels que soient leur sexe, leur confession, leur orientation sexuelle ou leur couleur de peau. Au-delà de leurs déterminations contingentes.
Les enfants du Bouddha devraient être ainsi.
Olivier C
Relecture et conseils : Anne, Angela et Isabelle
Sources

Hokusai - manga
- Féminisme
- Japon
- Bouddhisme
- The Essential Dogen: Writings of the Great Zen Master
- The Vimalakirti Sūtra
- Sit: Zen teachings of master Taisen Deshimaru – Philippe Coupey
- Sa véritable dimension – Maître Kosen
- The Lotus Sūtra
- El zen es la mayor patraña de todos los tiempos – Kodo Sawaki
- Women in Buddhism – Diana Y. Paul
- Zen Women – Grace Schireson
- Kyaiktiyo Pagoda
- Jazz